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Ode aux bibliothèques
Quelques réflexions sur la notion d'accueil et l'importance des bibliothèques

Ce mois-ci, j’ai visionné plusieurs documentaires, dont Bibliothèque publique de Clément Abbey (2021). Comme son titre l’indique, le film a été tourné à la BPI et montre les usager·es de la bibliothèque, qu’il s’agisse d’étudiants en pleine préparation d’exposé ou d’habitué·es, pour qui ce lieu est aussi stimulant que rassurant. Clément Abbey se propose de suivre certain·es d’entre elleux, que ce soit en silence ou en leur posant des questions sur ce qui les pousse à fréquenter la bibliothèque. Il peut s’agir d’une amitié vieille de trente ans, qui s’est épanouie au beau milieu des rayonnages, d’un piano ou de la lecture compulsive de livres d’histoire. Le silence imposé au sein de la bibliothèque invite d’emblée à une proximité avec celles et ceux qui donnent à ce film sa raison d’être. Dans l’absence d’intervention du réalisateur, on décèle aussi des émotions fortes et beaucoup de vulnérabilité, visibles dans l’écriture hésitante d’un mail invitant à la rencontre ou dans le visionnage de vidéos qui donnent aussitôt le sourire.
Dans le dossier de presse du film, Clément Abbey rappelle que la BPI est fréquentée des usager·es très différent·es : on y retrouve aussi bien des personnes sans domicile que des étudiant·es ou ces “piliers de bibliothèque”, qui font désormais partie des murs. Dans la bibliothèque que je fréquente depuis des années, j’ai pris l’habitude de retrouver à chacune de mes venues ces personnes à qui je n’ai jamais parlé mais qui semblent toujours au rendez vous, quel·le que soit le jour ou la saison, comme ce monsieur, toujours coiffé d’un bonnet et accompagné de son chariot de courses, qui prend soigneusement des notes en parcourant Le Monde à l’entrée, ou cette dame qui lisait systématiquement les mêmes revues de randonnée sur un fauteuil en parlant toute seule. De par leur gratuité — sauf parfois en cas d’emprunt de documents — les bibliothèques sont des lieux d’hospitalité, au sens où l’entend Jacques Derrida, à savoir “[d’]accueil sans condition : sans réciprocité, sans sentiments, sans partage de la langue” (1). À Strasbourg, la médiathèque Olympe de Gouges, que j’ai beaucoup fréquentée lorsque j’habitais dans cette ville, est située en face d’un CSAPA (2), un autre lieu d’accueil essentiel. La proximité entre ces deux endroits n’est pas un hasard. Le CSAPA propose un accompagnement gratuit et personnalisé à toute personne en situation d’addiction et celui où j’ai fait mon stage en master comportait également une salle d’accueil, où chacun·e pouvait boire un café, discuter avec l’équipe, se réchauffer ou participer à des ateliers, et ce sans obligation de soin. Il n’y a pas de condition à remplir pour franchir le pas de cette porte, puis être soigné·e ou accueilli·e avec dignité, même si les CSAPA, à l’instar de tous les établissements de santé publics, subissent aujourd’hui des restrictions et directives dommageables pour les bénéficiaires et les soignant·es. En dépit de l’utopisme de ce concept d’hospitalité (3), je persiste à penser que les bibliothèques, comme tous les lieux d’accueil, sont des endroits d’une importance capitale, où la seule règle majeure est l’observation d’un (relatif) silence. On peut y faire une sieste comme y étudier, y lire comme y boire un café au distributeur.
Le documentaire de Clément Abbey est également une illustration parfaite de la stimulation générée par les bibliothèques, qui pousse aussi bien au digging et à la découverte qu’à la lecture ou à la concentration nécessaire à l’écriture d’un mémoire. Il montre aussi des personnes passionné·es et avides de partager leur univers avec autrui. L’une des scènes qui m’a le plus marquée est l’interview d’une usagère amatrice d’Italie et d’opéra, qui écoute son morceau préféré de Pavarotti au casque. On la voit d’abord expliquer son apprentissage de l’italien avec une certaine timidité, qui s’envole dès qu’elle partage son rêve de déménager en Italie avant de poser le casque sur ses oreilles et de murmurer les paroles avec une joie visible. Cette séquence est précieuse parce qu’elle rappelle à quel point un visage peut se transformer à la simple évocation d’un morceau, d’un livre ou d’un film. Elle m’a rappelé que les bibliothèques sont similaires à des fourmilières remplies de vie et d’histoire, où les vécus se croisent et où chacun·e vient avec un objectif ou une raison d’être.
Pourtant, j’ai cessé de fréquenter ces lieux avec assiduité l’année dernière. J’y passais en coup de vent, emprunter quelques documents soigneusement listés à l’avance, et il m’arrivait de ne pas y mettre les pieds pendant plusieurs mois. Lorsque j’avais des textes à écrire ou des recherches à effectuer, je me disais que je pouvais faire toutes ces tâches depuis chez moi, sans risquer d’être dérangée par les bavardages des collégien·nes, les bruits ambiants (misophonie quand tu nous tiens…) ou l’obligation de prendre un bus bondé au retour. Après avoir souffert très longtemps du bruit et laissé derrière moi mes envies de travailler dans les secteurs psychologiques ou sociaux, j’ai souhaité ardemment “protéger ma paix” de toutes les manières possibles, qu’elles soient anodines, comme celle-ci, ou bien plus profondes. Ne plus fréquenter les bibliothèques peut sembler insignifiant mais la fin d’année 2025 m’a fait réaliser plus que jamais l’importance de la communauté, que celle-ci soit proche ou périphérique, mais aussi des lieux publics. Il est évidemment tout à fait possible de lire, travailler ou apprendre depuis chez soi mais pousser la porte d’une bibliothèque et faire toutes ces activités en étant entouré·e, aussi bien de personnes que de livres, est à la fois stimulant et politique. C’est d’ailleurs l’occasion de rappeler qu’en tant qu’usager·e dans une bibliothèque municipale ou universitaire, mais aussi bibliothécaire ou documentaliste, nous sommes en mesure d’effectuer des demandes d’achat de livres sur des sujets essentiels, tels que la Palestine, comme le rappelait Publishers for Palestine France dans le journal La Pastèque. On peut difficilement trouver meilleur mot de la fin — et d’encouragement à fréquenter les bibliothèques comme à lire, se renseigner et transmettre des ressources autour de soi — que ces phrases aussi réelles que porteuses d’espoir :
Depuis le champ du livre, nous avons la possibilité de mettre en valeur des voix et
des ressources qui façonneront notre propre esprit critique et, par conséquent, celui des personnes que nous accueillons. La possibilité qu’offrent la simple lecture d’un titre dans un rayon ou une conversation suffit parfois à bouleverser une vision du monde.
(1) Voir Ramón Mistral, « Le concept d’hospitalité chez Jacques Derrida », Les Cahiers philosophiques de Strasbourg, 57 | 2025.
(2) CSAPA est l’acronyme de Centre de soins, d’accompagnements et de prévention en addictologie.
(3) Comme le rappelle Mistral, l’hospitalité derridienne a été critiquée en raison de son absence d’application à des exemples réels : “À la magnificence solitaire de l’hospitalité de la maisonnée, […] il nous faut préférer une hospitalité impersonnelle, rendue possible par la création d’hôpitaux.” (La fin de l’hospitalité, Fabienne Brugère et Guillaume Le Blanc, Flammarion, 2018).
✎ᝰ Ce mois-ci, j’ai eu la joie de publier des interviews d’Hunay Saday et de Solène Delrieu sur mon blog. La première est une réalisatrice, photographe et DJ talentueuse et la seconde est éditrice et compose de remarquables mixes dans le cadre de “Mémoires sonores”, sa résidence sur Radio Relativa, en plus d’être une amie proche. Je vous recommande chaudement de découvrir les propos de Solène et d’Hunay afin d’en apprendre davantage sur leurs premiers souvenirs musicaux, leurs inspirations ou leur rapport au son.
˒﹚) En plus des documentaires filmiques, je me suis remise à écouter des documentaires sonores avec beaucoup d’intérêt et je ne peux que vous conseiller l’écoute de Pierre Plate puis de Bams to Bams de Mariannick Bellot (2025), qui suivent une bande d’amis de l’adolescence à la vingtaine dans le quartier de la Pierre Plate à Bagneux, des vacances dans le Sud aux moments de solitude et d’introspection en passant par leurs réflexions profondes sur l’amitié, la famille et le travail.
🎧ྀི L’album Seeing Is Forgetting d’Elori Saxl et Henry Solomon (True Panther) faisait partie des sorties 2026 que j’attendais le plus et je n’ai pas été déçue. Les nappes nuageuses de synthétiseurs sont rehaussées par un saxophone baryton lancinant et par une clarinette basse, dont les tonalités brumeuses ne peuvent que nous hanter après ces journées d’hiver diluviennes. Il s’agit d’un disque doux et mélancolique, avide de silences comme de moments de respiration.
🎧ྀི J’ai aussi été très intéressée par a clarinet within an organ space, un projet d’électroacoustique dans lequel se superposent l’orgue d’Eva-Maria Houben, enregistré depuis l’Allemagne, et la clarinette de Paul Beaudoin, qui vit en Estonie. Cette correspondance sans voix invite à l’apaisement et à la concentration, autant qu’à redéfinir sa conception de l’écoute, à l’instar de cet album, que j’avais beaucoup apprécié l’année dernière.
♪ Dans un tout autre genre, j’ai passé ces deux dernières semaines à être obsédée par ce morceau d’hemlocke springs, présent sur son premier album the apple tree under the sea, sorti le 13 février, dont la synth-pop médiévalo-carnavalesque et queer séduit déjà les fans originel·les de MARINA (je plaide coupable) :