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Éprouver physiquement la musique pt.2
Arrêt du streaming et interrogation sur les habitudes individuelles

Sept mois après avoir coupé avec le streaming audio — suite à une première tentative déjà évoquée dans cette newsletter, à laquelle ce texte fait suite — je commence seulement à réaliser à quel point ce dernier m’a coupée de la musique dans ce qu’elle a de plus concret et tangible. La manipulation précautionneuse d’un vinyle, le papier utilisé dans les booklet accompagnant les CD mais aussi le bruit désagréable d’une rayure ou l’espace de stockage occupé par des fichiers MP3 ou FLAC sur un disque dur (fin de la séquence boomer). Certes, je suis beaucoup moins les nouveautés, puisqu’il m’est devenu impossible d’écouter tout ce qui sort, et cela peut s’avérer frustrant. Néanmoins, le fait de ne plus être abreuvée par des flux de musique permanents m’a permis de (re)trouver des alternatives : utiliser Bandcamp pour acheter mes sorties favorites, faire durer plus longtemps mes rotations d’albums — qui se prolongent souvent sur plusieurs semaines si ce n’est mois — piocher dans tout ce que j’ai déjà à disposition, que ce soit dans ma library mais aussi dans mes collections de CD et de vinyles, et emprunter régulièrement des disques à la médiathèque.
Cela ne signifie pas que ce changement d’habitudes est toujours évident. Il y a de nombreux moments où je rêverais d’avoir à nouveau accès à une quantité monstrueuse d’albums moyennant un abonnement mensuel qui me paraît toujours bien trop cher pour écouter de la musique qui nous est simplement prêtée. Je continue aussi d’utiliser Apple Podcast car je n’ai pas (encore) trouvé d’alternatives pour écouter ces formats. Néanmoins, cette coupure m’a permis de retrouver une relation bien plus apaisée avec la musique, loin des listes sans fin d’albums à écouter ou de la sensation de FOMO face à ces flux ininterrompus de nouveautés musicales (sans oublier les faux·sses artistes généré·es par l’IA, l’investissement des revenus générés par le streaming dans des drones militaires comme c’est le cas pour Spotify ou l’exploitation pure et simple des artistes lol). Arrêter le streaming m’a aussi permis d’accepter (enfin) que la musique n’a pas à être présente à chaque moment ou dès qu’on sort de chez soi. Il peut aussi s’agir d’un cadeau qu’on se fait après une longue journée ou d’un rituel quand on se sent réellement disponible d’esprit. Le streaming donne l’impression que la musique doit s’adapter aux auditeurices et les accompagner du lever au coucher avec de nombreux changements d’ambiances alors que c’est aussi à nous d’accorder à cette dernière la place qu’elle mérite dans nos existences.
Dans un autre registre, l’arrêt du streaming m’a permis de réaliser que je m’étais enfermée peu à peu dans une forme de performativité à l’égard de mes goûts musicaux. J’en avais déjà parlé dans d’autres textes — à un moment où je pensais ironiquement en être sortie — mais il m’a fallu attendre ce printemps pour réaliser que je me sentais beaucoup plus en paix à ce sujet (et que j’étais accessoirement devenue une énorme prouveuse 😛) À force de transformer la musique en carte d’identité, que ce soit auprès de mes proches ou dans mes différents projets, j’ai fini par comprendre que mon écoute était devenue largement motivée par l’image que me donnait cette dernière et l’augmentation de mon capital culturel dans le cas des musiques expérimentales au sens large. Sans m’en rendre compte, je me suis laissée entraîner par mes complexes, y compris dans le domaine qui fait office de safe space pour moi depuis des années et qui m’a donné plus d’une fois la force de me lever le matin. L’arrêt du streaming m’a aidée à y remédier à force de patience, de tâtonnements, d’erreurs et de longs moments de silence.
Articuler les choses ainsi paraît un peu simpliste mais c’est bel et bien ce qui s’est produit ces derniers mois. Réécouter d’anciens favoris qui n’ont pas pris une ride parce qu’ils ont continué à voyager avec nous sans qu’on s’en rende compte. Retrouver un rapport privilégié avec ce qu’on écoute, sans se prendre la tête avec ses stories, ses tracklists ou les recommandations qu’on fait sur Internet. Arrêter avec les jugements de valeur et accorder une place à tout ce qui nous touche sans exception. Ne pas laisser un album passer aux oubliettes parce qu’on a envie de découvrir autre chose. Faire en sorte qu’il séjourne en nous pendant longtemps, qu’il accompagne différentes périodes ou états d’esprit. Réécouter les artistes qui remplissent des stades, aussi. Ce dernier point est controversé, et je peux comprendre que ce ne soit pas au goût de tout le monde, mais je reste convaincue que seul·es la pop et le rap peuvent permettre une forme de cohésion sociale, aussi fragile et superficielle soit-elle.
Par ailleurs, l’écriture de ce texte m’a aussi amenée à réfléchir une nouvelle fois au rôle joué par nos pratiques et habitudes individuelles. En effet, mon objectif n’est pas de culpabiliser celles et ceux qui sont encore sur Spotify ou ailleurs et qui n’ont pas prévu d’en partir. Pour songer à ces alternatives, il faut disposer de temps et (potentiellement) d’argent si on se rabat sur l’achat régulier d’albums sur Bandcamp et/ou d’objets physiques. Comme le disait très bien Sarah Mako dans sa vidéo sur l’argument de l’iPhone, il est impossible d’être irréprochable du point de vue de ses habitudes de vie et de consommation en vivant dans un monde capitaliste et libéral. Couper avec les réseaux sociaux, abandonner son smartphone et trouver des alternatives au streaming audio font figure à la fois de nouveaux privilèges et de combats secondaires au vu des génocides, de la percée des fascismes, des catastrophes écologiques et de l’explosion permanente de la fenêtre d’Overton caractérisant la vie en 2026. Comme à chaque fois que j’écris un texte pour cette newsletter, je me questionne d’ailleurs sur son utilité et celle de mes centres d’intérêt dans le climat social, environnemental et géopolitique actuel (comme dirait l’autre, “sors d’chez toi ma gueule”).
C’est aussi pour cela qu’il est (trop) facile de trouver une tournure de phrase teintée d’abstraction pour donner l’impression qu’on passe à autre chose alors qu’on n’a aucune réponse à quoi que ce soit. En attendant de revenir sur ce sujet inépuisable avec de nouveaux points de vue et solutions pratiques, je demeure convaincue que nous méritons toustes de disposer de temps sans écrans, coupé·es des algorithmes et des LLMs (1) ou d’avoir une utilisation alternative du numérique. Peut-être s’agit-il moins de réfléchir à des manières de couper radicalement avec la technologie que de tenter d’aller contre l’utilisation passive que nous en avons, déconnectée de nos intentions véritables et de nos personnalités.
(1) Large Language Model est l’un des synonymes d’intelligence artificielle générative. Qualifier ces dernières de LLMs ou de chatbots revient à ne pas employer le substantif “intelligence”, réservé aux humain·es, pour les décrire, comme cela est brillamment expliqué dans cette vidéo.
♬⋆.˚ Le quatrième épisode de ma résidence Inspiration Comes, diffusée sur Egregore, est disponible sur le Soundcloud de la radio. Il s’agit d’une réécriture musicale du mythe de Médée et de l’héritage de ce dernier dans nos inconscients collectifs, précédé par une première partie toute en lumière sur la jeunesse de Médée avant sa rencontre avec Jason.
✎ᝰ J’ai eu le plaisir d’écrire un texte pour Musique Journal, dédié à la musique dans les films de Caroline Poggi et Jonathan Vinel. Ça a été l’occasion de me reprendre (encore) une claque énorme devant leur cinéma et de réfléchir au deuil, à l’adolescence et aux effets délétères du capitalisme sur les corps et les esprits en réécoutant jonatanleandoer96, Malibu ou les Gladiators.
🎙️ Ce mois-ci, j’ai dévoré l’intégralité du fantastique podcast ”Avec la langue” de Camille Bouvot-Duval, qui est dédié aux écritures queer. Chaque épisode est un format d’1h ou plus et consiste en une interview passionnante avec unx auteurx queer, suivie par des recommandations d’ouvrages par des libraires, en accord avec la thématique de l’épisode. Je recommande particulièrement les interviews de Léa Rivière, Constant Spina, Ivan Berquiez et Saul Pandelakis, qui abordent des sujets aussi marquants que la mort, la douleur, la mythosophie, le recours à la magie pour contrer la dépression, l’invention d’une langue et le recours à une altérité non-radicale.
🎧ྀི Je n’ai pas écouté beaucoup de nouvelles choses ce mois-ci mais j’ai néanmoins profité de l’apaisement instantané procuré par Still Inside de morimoto naoki (Lᴏɴᴛᴀɴᴏ Series, 2026), un album d’ambient introspectif et minimaliste, où le piano côtoie les carillons et où on croirait presque entendre le défilement cotonneux des nuages.
♪ J’ai aussi beaucoup écouté ce magnifique morceau de Labi Siffre après l’avoir entendu dans un mix de mu tate sur NTS. Cela m’a donné très envie de creuser dans la discographie de cet artiste que je connais bien trop peu mais dont chaque morceau me procure une sensation de chaleur et de lumière bienvenue.