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Totalités lacunaires
Mélange des disciplines artistiques, alias et jardins secrets

Il y a un an et demi, alors que je peinais encore à définir une forme de cohésion musicale au sein de mes mixes, je me suis prêtée à une petite expérience : tracer deux colonnes sur une feuille et y indiquer les genres musicaux qui ressortaient de mon « écoute plaisir » et ceux qui étaient présents dans mes mixes. Je n’ai pas été tellement surprise de constater que, si l’ambient ou l’electronica apparaissaient dans les deux colonnes, d’autres genres, tels que le rap et la pop sous toutes leurs formes, semblaient confinés à mon écoute privée. À cette période, je me suis questionnée sur la possibilité de créer un nouvel alias, afin de mettre en ligne des mixes contenant d’autres types de morceaux, d’artistes et d’ambiances. Je n’ai finalement jamais passé le cap mais cette prise de conscience concernant ces habitudes assez niche — le rapport qu’on entretient avec la musique étant toujours singulier, si ce n’est unique — m’a permis de réfléchir au concept de totalité dans le cas de la musique et du DJing.
Je me souviens par exemple d’avoir été fascinée par la découverte des diners organisés par la DJ, productrice et cheffe Yu Su et qualifiés par cette dernière de « Polyphonic Eating ». Dans un article publié sur Something Curated (1), Joel Hart explique que ces diners sont considérés comme des performances, qui s’inspirent notamment du deep listening, à savoir une forme d’écoute en pleine conscience théorisée par la compositrice et accordéoniste Pauline Oliveros. Dans le cadre des Polyphonic Eating, le menu est coordonné à un DJ set, et les spectateurices doivent remettre leur téléphone à l’entrée du restaurant et « se tenir au silence » pendant l’ensemble de la performance. Selon Yu Su, les sept plats sont similaires à une « histoire entière, [racontée] du début à la fin », à la manière d’un mix où les transitions et/ou blend entre les différents morceaux créent une unité nouvelle. Les Polyphonic Eating ont également trait à la synesthésie : plusieurs sens sont mobilisés — l’ouïe, le goût, l’odorat et le toucher — dans une cohésion aussi troublante qu’inhabituelle. La musique n’est pas un simple accompagnement du repas, comme cela peut être le cas dans de nombreux restaurants ou bars, où elle se trouve à la limite du bruit de fond. Au contraire, les deux ont été pensé·es en synergie étroite et l’expérience semble ici décuplée aussi bien par la synthèse des sens que des disciplines. La cuisine et le DJing font toustes les deux intervenir la corporéité et le placement dans l’espace et il est possible de dresser de nombreux parallèles entre ces deux domaines, aussi bien au niveau de la gestion du temps que du mélange de différents ingrédients (ou morceaux) destiné à former un ensemble, à savoir un plat ou un mix. Quand on pratique ces deux activités — ou d’autres encore — on réalise que le corps fait office de dénominateur commun, si ce n’est de liant. Il permet ainsi d’expérimenter cette forme de totalité en passant d’une discipline à l’autre, voire en les cumulant, comme c’est le cas pour les Polyphonic Eating ou de certaines œuvres ou performances — par exemple, l’artiste germano-italienne Irma Blank envisageait sa pratique artistique comme « un cycle sensoriel total » (2).
Si l’on se penche davantage sur le domaine musical, on constate que certain·es artistes brouillent soigneusement les frontières entre les genres tandis que d’autres accumulent les alias. Les identités musicales multiples sont une manière d’assouvir ses besoins créatifs, sans se limiter à un·e esthétique ou storytelling. C’est notamment le cas pour Ethel Cain et son compte Soundcloud Tommygunbaby (récemment rebaptisé zoei), où cette dernière poste des morceaux s’éloignant énormément des ambiances crépusculaires de son projet principal et de l’histoire du personnage qu’elle s’est créé. Entre quelques démos obscures, on tombe sur de la trap DIY et cunty, pleine de connotations sexuelles (« romeo’s daddy », « for matt forever ago »), mais aussi sur des envolées synthpop improbables (« new mexico dreaming ») et des déferlements de guitare kitsch (« xxxxxxxxxx »). Je pense également aux exemples de Dean Blunt et Inga Copeland/Lolina, qui ont formé ensemble le projet expérimental Hype Williams, longtemps nimbé d’une aura mystérieuse, et officient désormais sous une multitude de pseudonymes, aussi bien en solo que dans des projets collectifs dont la composition est plus ou moins floue. C’est particulièrement le cas pour Dean Blunt, dont les projets les plus connus sont le groupe de hip-hop Babyfather, formé autour du trio composé par l’artiste, DJ Escrow et Gassman D, et The Crying Nudes, un projet slacker rock lancinant aux morceaux aussi courts que cryptiques, en collaboration avec Fine Glindvad Jensen (3) mais on peut également citer le R&B expérimental de Blue Iverson ou Bo Khat Eternal Troof Family Band, un projet d’hypnagogic pop aux accents psychédéliques, au sein duquel on retrouve également Inga Copeland et Joanne Robertson, ainsi que le groupe d’indie rock Graffiti Island, dont Dean Blunt serait le fondateur. Cette compartimentation est synonyme d’une appétence phénoménale pour la musique et d’une absence de préférence, si ce n’est de hiérarchie, entre différents genres, mais pourrait également s’inscrire dans l’héritage de la musique industrielle et plus spécifiquement de Throbbing Gristle, comme le propose Chris Zaldua dans son article « The New Industrial » (4). L’auteur rappelle en effet que, si la musique industrielle et les performances de COUM Transmissions rimaient aussi bien avec des sonorités dérangeantes et inhabituelles qu’avec de la violence, un recours aux imageries pornographiques et à des actions choc, où l’ironie et la moquerie n’étaient jamais loin, le New Industrial — où l’on retrouverait notamment Hype Williams — fait preuve de « dissimulation, de déception et de mystère » (5). Selon Zaldua, cette attitude nébuleuse est à la limite de la « transgression », à une époque où la mode est à la monstration de soi sur les réseaux sociaux, y compris pour les artistes et les DJs puisque ces dernier·es sont désormais piégé·es par cette obligation absurde d’avoir une présence en ligne pour asseoir leur légitimité et accroître leurs chances en terme de visibilité et de booking. Ces alias font donc figure d’actes de résistance puisqu’ils sont des moyens de préserver son anonymat et sa liberté créative. Dans un monde où les codes des influenceureuses — la promotion permanente de sa personne et de son « contenu » — ont à peu près tout gangréné (j’ai décidé d’assumer mon âge mental moyen de 82 ans en ce qui concerne les réseaux 🤠), ces identités multiples sont à la fois une manière de se préserver individuellement mais aussi de refuser l’hyper-connexion, désormais considérée comme une norme. Si l’on reprend l’exemple de Dean Blunt, la présence de ce dernier sur les réseaux sociaux est aussi rare qu’évanescente et ses quelques interviews sont davantage des démonstrations d’humour et d’ironie que des moyens d’en apprendre plus sur l’artiste, dont on connaît très peu de choses en dehors de son nom véritable, à savoir Roy Chukwuemeka Nnawuchi.
On retrouve aussi cette « double-identité » musicale chez les artistes lorsque ces dernier·es évoquent leurs goûts musicaux, que ce soit dans des mixes ou des interviews. J’avoue être particulièrement friande de ce genre de contenu, similaire à une visite de coulisses ou à la découverte de mécanismes invisibles. L’exemple le plus récent en la matière a été l’écoute de la mini résidence de Julianna Barwick et Mary Lattimore sur NTS, à l’occasion de la sortie récente de leur album Tragic Magic (InFiné), réalisé en collaboration avec la Philharmonie de Paris et composé sur des instruments issus des collections du Musée de la Musique. Les univers de ces deux artistes américaines étant associés à des mélopées de harpe cristalline et à des chants éthérés à la limite de l’incantation, j’ai été très surprise de découvrir leurs choix musicaux souvent inattendus. On retrouve — entre autres — Topographies, un projet de post punk californien, Professor Rhythm, l’alias house et kwaito du musicien et producteur sud-africain Thami Mdluli ou encore « Head On » de The Jesus & Mary Chain. Cette déflagration d’adrénaline, menée par une boîte à rythmes survitaminée, des vrombissements de guitare rugueuse et le chant torturé de Jim Reid, lancé à toute blinde sur une autoroute de sentiments qu’il ne maîtrise plus, m’a semblé être un choix aussi surprenant qu’incroyable de la part de ces deux artistes, comme une sortie totale de leur zone de confort et une manière de faire voler en éclats l’image que l’on se fait d’elles à l’écoute de leur musique. La DJ et productrice colombienne Bitter Babe a également choisi de révéler son jardin secret au grand jour dans Obsidian Dreams, la résidence qu’elle anime sur NTS depuis 2024. Son programme est décrit comme un « personal vault », ce qui peut se traduire en français par les substantifs « caveau » ou « chambre-forte ». Le choix de ce terme va de pair avec cette idée de dévoilement d’une partie de soi-même, auparavant dissimulée au grand jour et conservée à l’abri de la lumière et des regards, si ce n’est des oreilles. À l’écoute d’Obsidian Dreams, on retrouve aussi bien du shoegaze que de la pop du début des années 2000 et de l’ambient, à savoir des genres musicaux qui ne sont pas présents dans les productions de Bitter Babe, déjà genderless en soi, puisqu’on y décèle des sonorités issues de la raptor house, de la guaracha ou de la techno, pour ne citer que quelques-unes des multiples sources d’inspiration sonores de l’artiste. Ces deux exemples — parmi une infinité d’autres (6) — rappellent à quel point il est intéressant d’écouter des mixes réalisés par des personnes qui n’ont pas ou peu d’expérience dans cette discipline ou par des DJs réalisant des sélections de leurs morceaux favoris. Ces dernières sont souvent aventureuses et comportent des transitions inhabituelles, où le cloud rap se trouve remplacé par un mur de guitares ou du jazz, sans souci de respecter les codes du beatmatching, même si on peut envoyer balader ces derniers dans tout type de set. Si j’apprécie autant ce genre de sélection, c’est peut-être parce que je perçois un peu de la subjectivité de la personne qui est derrière les platines et qui a le courage de s’exposer en révélant une partie, sûrement infime, de ce paysage intérieur qui lui donne envie de se réveiller le matin.
Il est assez ironique de peiner à mettre un point final à un texte qui traite de la totalité, ou du moins d’un aspect très subjectif de sa définition. En écriture comme en musique ou ailleurs, l’exhaustivité est impossible, et pas forcément souhaitable. Au risque d’enfoncer une porte ouverte, la scission entre son « jardin secret » et ce qu’on choisit de mettre en lumière dans le domaine littéraire et artistique me semble aller de pair avec cette théorie selon laquelle nous dévoilons une facette différente de nous-mêmes dans chaque relation ou contexte social. Je me suis parfois inquiétée de ne pas pouvoir me montrer « intégralement » avant de réaliser que cette vision incomplète et fragmentée de soi-même par autrui n’était pas une anomalie. Comme l’énonce la voix-off dans La discrète de Christian Vincent (1990) — un film misogyne et très oubliable en soi, en dehors de ses musiques additionnelles et de la présence lumineuse de Judith Henry — « quand on regarde quelqu’un, on n’en voit que la moitié ».
(1) « Through ‘Polyphonic Eating’, DJ Yu Su Wants You To Listen Closer, Taste More and Feel Deeper », Joel Hart, Something Curated, 9 octobre 2024.
(2) Voir la page AWARE de l’artiste, rédigée par Johana Carrier.
(3) Cette dernière officie désormais sous le nom Fine et contribue à la hype musicale autour de Copenhague, au même titre que Smerz, Snuggle, Elias Rønnenfeldt et les artistes du label Escho.
(4) (5) « Longform: The New Industrial », Chris Zaldua, thoughts of a certain sound, 26 août 2024.
(6) C’est notamment le principe de la série « Don’t Assume » sur NTS, où des personnalités étrangères au monde du DJing proposent des sélections musicales.
♬⋆.˚ La rediffusion de mon mix dédié au roman Leçons de Grec de Han Kang et diffusé sur Egregore le 15 janvier dans le cadre de ma résidence “Inspiration Comes”, est disponible sur Soundcloud avec la tracklist.
⭒˚。🎬☆∘˚ J’ai eu la joie d’avoir un mois de janvier assez riche du point de vue du cinéma et deux immenses coups de cœur dans le domaine, à savoir les documentaires Ce n’est qu’un au revoir (2025) et Un pincement au cœur (2023) de Guillaume Brac. Les deux films relatent avec beaucoup de finesse et de subtilité la beauté inhérente aux amitiés d’adolescence dans des contextes de vie très différents : les dernières semaines d’une bande d’amies de terminale dans un internat à Die et la relation aussi fusionnelle que conflictuelle entre deux jeunes filles de seconde à Hénin-Beaumont. Certaines œuvres méritent davantage que des éloges balbutiants à leur sujet et c’est précisément le cas pour ces deux films. Je vous recommande tout simplement de les visionner dès que vous en aurez l’occasion.

Ce n’est qu’un au revoir, Guillaume Brac (2025)
🎧ྀི En ce début d’année, j’ai beaucoup aimé me plonger dans Bora Boreas (2025), le dernier album en date d’Ekin Fil, une artiste de drone folk turque découverte lors d’une session digging pour mes mixes. Ce disque est similaire à un songe d’hiver à la fois sombre et cotonneux, où le vent joue un rôle cathartique, en emportant avec ses rafales glaciales tout ce qui pèse sur le cœur et l’âme. J’en profite pour clôturer cette newsletter en beauté avec l’un de mes morceaux favoris de l’album ★