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Hated Because of Great Qualities
Que faire des œuvres qui nous déplaisent ou nous déçoivent ?

Depuis quelques années désormais, je constate que les coups de cœur culturels se font de plus en plus rares dans mon cas. Si cette réalisation se base sur une étude scientifique rigoureuse (la relative absence de petits cœurs d’un rose criard dans le bilan que je dresse chaque mois), elle n’en reste pas moins source d’amertume. Je ne peux m’empêcher de me souvenir avec une certaine nostalgie de l’époque du lycée et du début de la vingtaine, où, comme le personnage de Ricky Fitts dans American Beauty, susceptible de trouver de la beauté jusque dans la vision apparemment transcendante d’un sac plastique malmené par le vent, mon cœur pouvait gonfler d’émotion face à n’importe quelle œuvre, peu importe son genre, son appartenance à ma zone de confort ou sa qualité. La question n’est pas tant de se demander ce qu’il s’est passé pour se retrouver à 26 ans avec un attachement évitant à la ““culture”” — car on risquerait de s’aventurer sur le terrain glissant du therapy talk — mais plutôt ce qu’il faut faire de tous ces livres, albums, séries ou films qui nous déçu, voire franchement déplu.
Si l’on souhaite se montrer plus précis·e, peut-être est-il plus pertinent de se demander ce que nous apportent ces œuvres décevantes ou détestées, et même si elles doivent obligatoirement nous faire quelque chose. En effet, on ne peut pas se trouver bouleversé·e par tout ou par tout le monde et aborder une œuvre sous le prisme de l’émotion, voire des sensations qu’elle devrait obligatoirement nous procurer, me semble désormais aussi consumériste que lacunaire. Éprouver de l’indifférence, si ce n’est un calme plat ou de l’ennui à l’approche d’une œuvre n’est pas nécessairement le signe que cette dernière est mauvaise selon les critères d’appréciation qui nous sont propres. Peut-être ne nous correspond-elle simplement pas à ce moment précis, pour des raisons aussi obscures que la fatigue, un quelconque mal-être ou un SPM qui frappe trop fort. Peut-être aussi que la visée de son auteurice n’est pas de nous arracher des larmes ou de satisfaire un besoin d’identification plus ou moins bien placé. Ce type d’œuvre me semble similaire à la place que peut prendre en nous un album d’ambient, destiné à nous accompagner au quotidien, sans forcément masquer les bruits de nos environnements ou esprits. Les mélodies sont imperceptibles, si ce n’est absentes, ou se confondent parfois entre elles. On ne trouvera pas forcément un morceau qui sort du lot, destiné à finir épinglé dans une playlist et/ou dans l’hémisphère droit de son cerveau. Pourtant, ces disques grandissent en nous et avec nous, épousant de manière troublante les transformations plus ou moins brutales de nos quotidiens, le cycle des saisons et le théâtre de nos petits et grands cataclysmes intérieurs.
Je me suis surprise à ressentir cela il y a quelques semaines avec Desert of Namibia de Yoko Yamanaka (2024), dont le visionnage m’avait pourtant laissée relativement de marbre. Le film m’avait paru compenser ses lacunes scénaristiques par des scènes esthétisantes et contemplatives, à grand renfort de plans d’ensemble supposés communiquer le mal-être de Kana, son personnage principal, et l’absence de lien entre cette dernière et l’environnement qu’elle parcourt ou habite, entre apathie plus ou moins polie et sursauts de rage. Pourtant, je n’ai pu m’empêcher de repenser à cet enfermement ressenti par Kana, dû à son incapacité à vivre sans le regard de l’autre, en l’occurrence celui de ses deux compagnons et des psychiatres qui émettent plusieurs diagnostics, sans qu’aucun d’entre eux ne soit validé par la réalisatrice car là n’est pas l’objet du film. Rien ne sera tranché à la fin : Kana demeurera insaisissable et son quotidien insatisfaisant ne s’arrangera pas. Ces zones d’ombre m’ont finalement permis de laisser Desert of Namibia grandir en moi et d’éprouver à son égard une forme de tendresse douce et amère.
De la même manière, choke enough d’Oklou m’avait relativement plu l’année dernière avant que mon intérêt ne se fasse la malle passé la troisième écoute. Pourtant, alors que je traversais une période difficile en fin d’année, ce classique de 2025 s’est imposé à moi comme l’album destiné à m’accompagner durant ce passage à vide. Sa réécoute n’a fait que confirmer cette intuition. Beaucoup de (superbes) textes ont déjà été écrits sur choke enough mais j’ajouterai simplement que ce disque fait partie des rares à être présent et parlant pour moi dans toutes les situations ou états d’esprit. En sa compagnie, on peut traverser les hivers glacés comme l’éclosion des prunus, car il est similaire à une petite créature magique et facétieuse qui demeurerait perchée sur notre épaule afin de dégainer synthés et grelots en cas de besoin. Néanmoins, la rencontre avec choke enough ne s’est pas faite tout de suite. Et ce n’est pas grave, car si je ne crois pas au fameux “right person, wrong time” avec les gens, je suis persuadée qu’un premier rendez-vous raté avec une œuvre, quelle qu’elle soit, ne signifie pas que cette dernière n’occupera pas une place charnière en nous des mois, voire des années plus tard.
Ces albums, ces films ou ces livres qui nous procurent de l’ennui, si ce n’est de l’énervement, sont aussi d’excellents moyens d’affiner nos goûts. Il y a quelques années, un·e ami·e m’avait raconté qu’un de ses professeurs les encourageait à écrire sur des expositions, des films ou des livres qu’iels n’avaient pas aimé et à (s’)expliquer ainsi les raisons de cette détestation. Personnellement, je me suis rarement sentie aussi en verve qu’en écrivant des critiques rageuses de L’Empire de Bruno Dumont (2024) ou When You Finish Saving the World de Jesse Eisenberg (2023), destinées à demeurer dans le secret de mon disque dur externe car je n’utilise toujours pas Letterboxd. En dépit de ces visionnages aussi pénibles qu’un pic de fièvre en pleine canicule, j’aurai au moins compris que non, l’absurdité ne compense ni l’absence de scénario, ni le mépris de classe (L’Empire) ou que l’esthétique A24 et le militantisme brandi comme un accessoire par des personnages blanc·hes, bourgeois·es et narcissiques font décidément bon ménage (When You Finish Saving the World).
Il me semble également que les tops et autres wrapped mettent une certaine pression à accumuler les favoris durant les onze mois précédant cet incontournable de fin d’année. J’ai parfois l’impression que la perspective de les voir débarquer en décembre a quelque chose de légèrement anxiogène, comme s’il fallait soudainement performer ses goûts et être dans une forme de surenchère du coup de cœur. Ce point de vue nuancé au sujet des bilans culturels, qui s’accompagne d’une remise en question de mes habitudes d’écoute depuis fin 2025, ne m’empêche évidemment pas d’adorer découvrir ceux des autres à chaque fin d’année ou de publier les miens. Néanmoins, je dois avouer m’être creusé la tête pour celui de l’année dernière car si j’ai énormément apprécié toutes les œuvres présentes dans ce dernier, aucune ne m’a transcendée, obsédée de façon durable ou donné l’impression de sortir réellement du lot, à l’exception des éternels favoris que sont Après coup de Laurie Torres, Le petit chat et moi de Pauline Le Gall et Buena Vista Social Club de Wim Wenders. Il est encore trop tôt pour se projeter sur ses envies et projets de fin d’année, mais j’en suis à me questionner sur le renouvellement cette expérience fin 2026 ou la possibilité de le faire différemment. J’ai beaucoup aimé découvrir les “tops inversés” dressés par Lena Haque sur son blog, où sont listés les films et albums qui l’ont déçue pendant l’année. Laisser une place au négatif dans l’ensemble de ses bilans de l’année permet de lever le refoulement occasionné par cette forme d’archivage où on ne retient que les favoris ou les moments charnières, au risque d’oublier que ces serrements de cœur que sont l’insipide et les périodes difficiles demeurent.
S’autoriser à être déçu·e par une œuvre, voire à la détester, demeure profondément libérateur, surtout quand on a du mal avec le conflit et/ou à affirmer son point de vue dans une discussion. Cela rappelle que les livres, films, séries, œuvres d’art ou albums qui nous entourent n’ont pas à faire consensus, tout comme celles et ceux qui s’y intéressent. Il ne faut pas non plus oublier que chaque œuvre rimant avec ennui ou détestation nous rapproche finalement de ce qui nous est le plus cher d’un point de vue musical, artistique, cinématographique ou littéraire, car ces expériences décevantes améliorent une connaissance souvent imparfaite de nos goûts, si ce n’est de nos valeurs. Ainsi, toutes ces rencontres qui n’ont jamais abouti sont aussi et surtout de petites victoires sur le chemin pavé de bris de verre que représente la connaissance de soi.
♬⋆.˚ Le troisième épisode d’Inspiration Comes, ma résidence sur Egregore, est disponible ici suite à sa diffusion mi-mars. Ce mix est une balade entre les pages de Requiem de Gyrdir Eliasson, l’une de mes lectures favorites de ce début d’année, agrémentée de cordes, de piano, de guitares et de murmures ambient.
✎ᝰ J’ai également eu la joie d’écrire un texte pour Musique Journal au sujet de Young-Girl Forever de Sofie Royer (Stones Throw, 2024), à savoir l’un de mes albums préférés. Cette chronique, à lire ici, aborde aussi bien l’aspect très cérébral de cette synth-pop faussement enjouée et son potentiel camp que l’importance de l’amitié et la manière dont celle-ci colore nos goûts musicaux à jamais.
♬ˎˊ˗ Ce mois-ci, j’ai fait quelque chose que je n’avais pas fait depuis de longs mois, à savoir enregistrer un set d’1h sur mon controller, sans avoir prévu de playlist au préalable ou réfléchi à une thématique, comme c’est le cas pour chaque mix de mes résidences. Ce retour aux sources bénéfique, à base d’ambient, d’IDM, de deconstructed club et de drum’n’bass (entre autres), est à retrouver sur Soundcloud avec la tracklist.
🎧ྀི En matière de découvertes musicales, mars a commencé avec l’écoute d’HYMNS, le dernier album en date du producteur et compositeur David August, sorti fin février sur son label 99CHANTS. Ces neuf morceaux marquent un retour au piano pour l’artiste, qui s’était dédié exclusivement aux musiques électroniques expérimentales ces dernières années. J’ai apprécié leur sincérité brute, parfois hésitante, et l’amplitude laissée à l’instrument pour que ce dernier respire. C’est un très bel exercice de lâcher-prise pour cet album qui procure aussi un apaisement bienvenu.
🎧ྀི Still Odd, la première mixtape de la rappeuse britannique TeeZandos, sortie fin janvier sur GB Records, m’a suivie durant tout le mois de mars. Après un long hiatus, je me suis remise à suivre les sorties UK drill + rap en tout genre en fin d’année et c’est un réel plaisir de découvrir des pépites comme cette mixtape, aussi percussive qu’introspective, où les basses vrombissantes et les punchlines n’empêchent pas la rappeuse d’évoquer ses traumatismes, ses doutes et ses faiblesses, en plus de convoquer de talentueuses collaboratrices telles que Cristale, Wohdee ou P3Lz. C’est le genre d’album dont on ressort gonflé·e à bloc, parfait pour écraser ses angoisses ou pour accompagner un moment de runner’s high, comme le prouve ce banger acerbe.
⭒˚。🎬☆∘˚ Niveau cinéma, j’ai adoré À côté de Stéphane Mercurio (2007), qui m’a été recommandé par ma meilleure amie et est actuellement disponible sur Tënk. Ce documentaire suit les proches des détenus du centre de détention de Rennes, venu·es boire un café, accomplir des démarches administratives ou se confier suite à un parloir difficile, le tout au sein du lieu d’accueil situé à côté de la prison. De temps en temps, la réalisatrice coupe la caméra et intercale des clichés pris à l’argentique, avec en fond sonore les témoignages tout en sensibilité et en pudeur de celles et ceux qui y figurent. Ce documentaire poignant témoigne aussi bien des conditions de vie inhumaines dans les prisons que du quotidien des proches des détenu·es, un sujet encore trop peu documenté au cinéma comme ailleurs.
♪ Last but not least, j’attends avec impatience le retour d’Hyd, artiste plus connu·e sous son alias QT sur PC Music et dont j’apprécie énormément la pop à la fois dansante et étrange. Ce single, annonçant la sortie de son prochain album Hold Onto Me Infinity fin mai, est un tube aussi adorable que ravageur :