Kites (A Part of You in Everything)

Archives, traces, mémoires collectives et personnelles

Archipels est le huitième roman d’Hélène Gaudy. Publié aux Éditions de l’Olivier en 2024, ce livre se situe à la croisée de l’enquête et du récit sur un père artiste et collectionneur. Ce dernier a la particularité d’être toujours vivant au moment où l’autrice part à sa rencontre, en s’aventurant dans son atelier rempli d’objets, en lisant ses carnets ou en explorant, en songe et sur Internet, l’île de Louisiane qui porte son prénom. Jean-Charles — ou Jean-Karl — s’implique aussi dans ce projet de roman, en ouvrant ses archives à sa fille avec la réserve qui lui est coutumière, ou en commentant dans les marges du manuscrit. C’est peut-être ce qui m’a le plus surprise et émue à la lecture de ce roman. Hélène Gaudy n’a pas attendu sa disparition pour interroger le lien aussi fort que subtil qui la relie à ce père taiseux et prudent, qui accumule les objets en espérant ainsi pouvoir se passer du langage articulé.

Au cours de son enquête, Hélène Gaudy mobilise plusieurs références liées à la mémoire, à l’archive et à la disparition. Parmi ces dernières, on retrouve la série Leaving and Waving, dans laquelle la photographe américaine Deanna Dikeman a immortalisé chacun de ses départs du domicile de ses parents à Sioux City entre 1991 et 2017. Les photographies, en couleur et en noir et blanc, montrent ses parents qui lui font un signe de la main devant la porte de leur garage. Au fil des clichés, on observe des variations, qu’il s’agisse des changements de saisons, des stigmates laissés par la vieillesse ou des grands bouleversements de la vie. Le père de Deanna Dikeman disparaît en 2009, peu de temps après avoir fêté ses 91 ans. Sa mère sera placée dans une résidence pour personnes âgées en 2017 mais la photographe poursuivra son rituel quelques mois encore et l’immortalisera dans son fauteuil, à la porte de sa chambre ou dans les couloirs, et ce jusqu’à l’arrivée de l’automne :

[Ma mère] est décédée en octobre 2017. Quand je suis partie après les obsèques, j’ai pris une dernière photo de l’allée vide. Pour la première fois de ma vie, plus personne ne me faisait signe.

Deanna Dikeman, “Leaving and Waving” (site de l’artiste)

Ces photos sont à la fois douces et douloureuses à regarder. On y observe la tendresse, la sollicitude et tous ces love language qui se passent de mots mais en filigrane, on y voit aussi la maladie, le rétrécissement de l’espace de vie et le deuil. Ces photographies sont le témoignage de ces répétitions générales que nous effectuons parfois avec nos parents ou nos grands-parents : les regarder nous faire signe depuis la vitre d’une voiture, d’un bus ou d’un train et contempler leurs silhouettes qui rétrécissent au fur et à mesure qu’on prend de la distance. Les imaginer rentrer chez elleux, évoquer ou non notre venue, faire un peu de rangement, de jardinage ou de vaisselle pour s’occuper la tête et les mains. Se sentir triste ou soulagé·e alors qu’on s’éloigne vers un quotidien qui ne les concerne plus et qu’on se contentera d’évoquer à demi-mots la prochaine fois. Parce qu’il y aura toujours une prochaine fois, agréable ou pénible selon les situations, jusqu’à ce qu’on se retrouve devant une porte de garage ouvrant sur un vide béant ou dans une chambre d’EHPAD qu’il faudra trier sans recourir à l’avis précieux de son occupant·e.

Deanna Dikeman et Hélène Gaudy se placent toutes les deux dans une posture d’archiviste quand leurs parents sont encore vivant·es et en bonne santé relative. Elles prennent des raccourcis pour tromper la mort, essayer de la retarder le plus possible. Figer les personnes qu’on aime dans des photographies ou dans un texte donne une sensation temporaire d’immortalité. Peu importe ce qu’il se passera ensuite, une version subjective, quelque part entre décalcomanie et photocopie, sera conservée et nous donnera ainsi l’illusion de ne pas avoir tout perdu. Or, cette obsession du support mnésique est elle-même liée à la mort et à la disparition et c’est d’ailleurs l’une des thèses de Jacques Derrida dans Mal d’archive (Galilée, 1995). Selon le philosophe, la mémoire est consumée par l’accumulation de souvenirs et de traces sur des supports externes. La mise en place d’un “lieu de consignation” — boîtes à souvenirs, collections, etc — provoque nécessairement une perte de mémoire (“amnésie”) puisque cette dernière est désinvestie au profit de la constitution d’archives externes.

En redécouvrant l’atelier de son père et en évoquant sa tendance à récupérer des objets, comme ses difficultés quand il faut jeter ou faire un tri, Hélène Gaudy rappelle que l’accumulation grignote à la fois l’espace et l’être. Son propos va dans le sens de ce qu’avance Derrida dans Mal d’archive et ne va pas sans évoquer le collectionneur filmé par Pelin Esmer dans The Collector (2002), dont l’appartement est recouvert de journaux et d’objets du sol au plafond, lui laissant tout juste la place pour dormir. Un homme qui vit, selon le synopsis, comme s’il était "un invité dans sa propre maison”, ce qui semble également être le cas du père d’Hélène Gaudy dans son atelier :

Accumuler, c’est le contraire d’habiter. C’est combler le moindre espace vide jusqu’à s’exclure soi-même, jusqu’à se remplacer.

À l’atelier, d’autres excroissances sont sorties du sol, d’autres monticules, d’autres tas. Les chemins qui les entouraient se sont peu à peu étranglés. Bientôt, il n’aurait plus été possible qu’un être humain y circule. Le lieu aurait expulsé son occupant, son constructeur.

Archipels, Hélène Gaudy, Éditions de l’Olivier (2024)

Mais comment parvenir à un juste milieu entre archive et mémoire quand il est si facile d’accumuler des souvenirs pour conjurer sa peur de la disparition ?

La lecture d’Archipels et la découverte de Leaving and Waving ont coïncidé chez moi avec un basculement dans mon rapport à la mémoire et au passé. Pendant très longtemps, je me suis accrochée à tout ce qui n’était plus comme à un radeau. Je n’ai cessé de mettre des paysages ou des chansons sur des visages et j’ai longtemps nourri le vœu à jamais pieux de me souvenir de tout. Ma mémoire était formatée pour rentrer dans des boîtes, des carnets format A5 ou des photographies numériques. Je me dis aujourd’hui que je ne retrouverai jamais ce qui se dissimule derrière cette accumulation de traces ou de “preuves”, selon les mots du collectionneur de pierres Luigi Lineri, également cité dans Archipels.

Je ne saurais dire à quel moment le passé a commencé à peser son poids véritable parce qu’on ne se voit pas toujours faire ce 360 risqué de l’accumulation compulsive au grand vide. Du jour au lendemain, le passé a commencé à m’insupporter. Je ne voulais voir que le présent et l’avenir, rattraper le temps perdu à archiver et me remémorer, me délester de tout ce qui pesait lourd. Dans un texte écrit ailleurs, j’insistais sur la capacité présente en chaque être humain à créer de nouveaux souvenirs dans un lieu associé au passé. En le relisant avec mon regard d’aujourd’hui — ni plus sage, ni plus expérimenté, simplement différent — je constate que j’insistais beaucoup sur cette idée de nouveauté, ce besoin de recréer quelque chose de toute pièce à partir de ce qui existe déjà. Ce procédé me semble désormais similaire au fait de repeindre un mur en refusant de s’attaquer aux fondations de son logement. On peut passer sa vie à appliquer des couches de peinture en pensant que cela suffira à changer l’atmosphère d’une pièce comme à écouter de la musique sans s’y attacher vraiment, au risque de l’associer ensuite à des souvenirs douloureux, ou à faire des tris drastiques dans sa tête comme chez soi. Cela permet effectivement de faire taire la nostalgie mais un refoulement s’opère en retour. On s’est débarrassé·e de l’archive mais on barre désormais la route à la mémoire, alors que cette dernière constitue aussi et surtout un droit fondamental.

Priver quelqu’un·e de sa mémoire et de son histoire, comme c’est le cas lors d’un génocide ou d’une guerre, est un acte d’une violence sans nom. Les personnes exilées doivent précisément mobiliser leur mémoire dans leurs entretiens auprès de l’Ofpra pour obtenir une demande d’asile. Il faut savoir déjouer les questions pièges, se justifier, répondre avec des chiffres, des dates, des lieux et des faits précis. Or, la raison pour laquelle elles se retrouvent à faire ces démarches, c’est précisément parce qu’elles ont dû quitter leur pays natal puisque l’inscription dans une mémoire et dans une histoire collective leur était interdite, aussi bien par la violence innommable d’une guerre ou d’un génocide que par l’exil. Comment parler de l’endroit où l’on vient si ce dernier a été détruit et rayé de la carte, comme c’est le cas en Palestine, au Soudan et dans tous les pays ravagés par les guerres et les génocides ? Dans un magnifique texte intitulé “Tu perds tout” — publié dans Holy Night, le dixième numéro de Censored — Diaty Diallo dresse l’inventaire de tout ce qui est arraché par l’exil forcé, qu’il s’agisse des libertés et droits fondamentaux·ales ou des objets, des gestes et des habitudes jugé·es anodines en période de paix. Tout ce qui n’aura malheureusement jamais sa place sur le pointillé d’un formulaire ou lors d’un entretien administratif mais qui fait de nous les personnes que nous sommes.

Le révisionnisme et le négationnisme orchestrés par l’extrême-droite nous rappellent aussi à quel point il est nécessaire de ne pas oublier l’histoire, qu’elle soit individuelle ou collective, si tant est que l’on puisse faire une différence entre les deux. Il demeure essentiel d’écouter ou de lire les témoignages laissés par les personnes concernées, de consulter les archives qu’iels nous ont laissé et de ne jamais cesser de s’informer sur le contexte géopolitique, social et écologique. Parce que la politique de la table rase a mené — et mène encore — à la destruction, à la colonisation ou à l’oubli des minorités.

Hélène Gaudy et Deanna Dikeman m’ont aidée à comprendre, chacune à leur manière, qu’il existait un juste milieu entre surinvestissement et désertion. Si la nostalgie ne permet pas de s’épanouir, elle n’en demeure pas moins un sentiment légitime quand on parvient à ne pas trop attiser ses flammes. En revanche, la mémoire constitue une force motrice pour chaque individu, mais aussi un privilège car on ne peut pas toustes se confronter à la maison où on a grandi ou revenir dans cette ville où on pensait ne plus jamais remettre les pieds. Cela suppose que ces lieux existent encore, quand bien même les pierres, les roses ou les rires auraient disparu, mais ce n’est de loin pas une évidence en temps de guerre et d’exil forcé.

Pour celles et ceux qui ont le privilège de pouvoir revenir, il subsiste des éléments bien réels, comme des arbres que les nouveaux propriétaires n’auront pas eu le cœur ou la possibilité d’enlever, ou des réflexes qu’on avait oublié mais qui reviennent dès qu’on descend du train. C’est pourquoi il est important de ne pas se priver d’évoquer celles et ceux qui nous ont fait signe durant tant d’années devant la porte du garage, d’écouter les morceaux qui nous permettent de les garder avec nous, elleux ou ces souvenirs qui n’ont rien de transcendants mais qui ont une continuité dans le présent. Parce que cette mémoire-là est synonyme de fondations, contrairement à l’autre, qui se complaît dans la nostalgie et dans un passé en inadéquation avec la réalité des choses.

♬⋆.˚ La rediffusion du quatrième épisode de Goodbye, Grief, ma résidence sur Systems, est disponible suite à sa diffusion mi-avril. Il s’agit d’un mix lumineux, célébrant le retour du printemps (j’assume l’absence totale d’originalité) ༄˖°.🐞.ೃ࿔*:・

📖 Flux. Comment la pensée logistique gouverne le monde de Mathieu Quet (Zones, 2022) a été l’un de mes coups de cœur du mois en matière de lecture. Cet essai très complet aborde aussi bien l’aspect historique de la logistique — ses liens avec le domaine militaire et la guerre, de l’Antiquité à Napoléon en passant par la Guerre Froide — que sa dimension économique et sociale et son impact sur nos quotidiens, de la commande de colis aux “flux humains”, incarnés par la violence imposée aux personnes exilées comme par les files d’attente ou le respect des règles de circulation. Je résiste à l’envie de vous balancer ici les notes frénétiques prises pendant cette lecture passionnante et préfère vous encourager à vous plonger dès que possible dans cet essai !

🎧ྀི Sans surprise, je me suis retrouvée à saigner U d’Underscores, sorti fin mars. Énormément de critiques élogieuses ont été écrites sur cet album, déjà bien placé pour être l’un des meilleurs de 2026 à ce jour, et influencé aussi bien par Timbaland que Cascada ou Grimes, donc je préfère ne pas me montrer trop longue ici. C’est une déclaration d’amour à l’EDM revue avec l’acuité post-ironique chère à la gen Z, un album dédié aux centres commerciaux, aux aéroports et aux supermarchés selon les propres mots de l’artiste, toujours en déplacement à cause de ses tournées. C’est aussi l’impuissance assumée face à un capitalisme qui déborde sous des couches de sucre, de nicotine et de doomscrolling, et accessoirement, l’album de mes rêves, à 26 ans comme il l’aurait été 15 ans plus tôt, bien au chaud dans un iPod Shuffle gris métallique.

♪ Depuis sa sortie fin avril, j’écoute aussi en boucle Blue Angel Sparkling Silver 2 de Quiet Light (True Panther, 2026), qui fait suite à une première mixtape du même nom, sortie en 2023. L’atmosphère de ce sequel est vaporeuse à souhait, comme des filaments de rêve qui restent accrochés au réveil, mais aussi lancinante lorsqu’elle évoque les amours disparus. Mention spéciale aux quelques déferlements de guitares survitaminées qui donnent envie de vivre à toute allure, comme c’est le cas dans l’euphorique “Self Tape”, l’un de mes morceaux préférés de cette mixtape.